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Archives Mensuelles: décembre 2013

Bacha Posh : percutant et émouvant

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Un roman aussi dense et fort, ce n’est pas tous les jours que l’on peut en lire. Bravo à l’auteur de nous faire ainsi entrer dans l’intimité d’un ado afghan. On le voit évoluer au sein de sa bande de jeunes garçons, fana d’avirons et décidés à monter une équipe professionnelle. Mais Farrukh s’appelle en réalité Farrukhsad et le déclenchement de sa puberté remet en cause son statut de « bacha posh ». Elle doit se réhabituer au rôle féminin, alors que depuis 10 ans elle tient le rôle d’un garçon dans sa famille. C’est donc tout son monde qui s’effondre. Mais surtout elle s’inquiète de ne plus revoir ses amis et de lâcher son équipe.

Les rapports homme/femme totalement inégalitaires dans cette société traditionnelle sont ainsi visibles : dans la famille les sœurs doivent faire à manger et solliciter un entretien pour adresser la parole à leur père. Farrukh en tant que basha posh lui parle comme un égal, accompagne ses sœurs à l’extérieur, sait lire et écrire. Le système social valorise tellement les garçons, qu’une famille sans garçon en a honte. Faire passer une fille pour un garçon permet de simplifier les choses pour le groupe familial, notamment parce que celle-ci peut alors travailler sous sa fausse identité. Mais le retour à la normale est obligatoire dès la puberté, l »honneur » de la famille primant sur tout. Ce roman s’attache à nous faire comprendre à quel point un tel bouleversement ne peut être qu’une déchirure. La vision de la femme par ces ados afghans se voient dans le traitement distant qu’ils infligent à « la française ». Cette jeune femme, venue pour les entrainer, ne récolte que leur mépris. Elle est si différente qu’elle ne peut entrer dans leur conception : on ne doit ni la regarder, ni la saluer, ni lui adresser la parole. Et elle ne peut en aucun cas leur donner des consignes. Farrukh, traduit au groupe et sert d’intermédiaire. Au vue de leur réaction, i est d’autant plus difficile pour la jeune fille d’envisager que ses amis puissent l’estimer pour ce qu’elle est réellement.

Le thème de l’aviron et de l’entrainement sportif offre un angle d’attaque intéressant. L’esprit d’équipe et l’amitié joue un rôle important. La conversation sur les filles, personnes inintéressantes pour Sohrab, montre que le clivage est tel qu’un garçon peut difficilement envisager un échange intellectuel avec les filles. Comment aimer ce qu’on méprise ? La réaction extrêmement violente de son meilleur ami sera pour Farrukh la plus grande déception.

Le roman se dévore, tant on se demande ce que Farrukh va faire. Le poids des traditions l’écrase. Elle cherche son identité. Au final le plus important pour elle n’est pas son sexe, mais bien sa capacité à la liberté. La fin se termine sur sa résistance.

C’est beau, convainquant et émouvant. Un roman à faire lire à tous dès 13 ans.

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Publié par le décembre 11, 2013 dans Jeunesse, réaliste, Roman

 

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« Le roman secret de l’évolution : avec Darwin et Wallace » : vulgarisation romancée

 

Un docu-fiction qui a le mérite de faire percevoir au lecteur, jeune ou adulte, les questionnements qui ont été ceux des penseurs de l’évolution. Sur le mode de l’aventure, nous embarquons avec Bakary qui se trouvera employé par deux scientifiques : Charles Darwin et Alfred R. Wallace. Grâce à ce personnage on peut suivre les deux savants dans leurs périples respectifs (4 ans pour Darwin et 10 ans pour Wallace). On découvre ainsi les conditions de vie des voyageurs de l’époque et la manière de collecter des spécimens. Bakary écoute avec intérêt les propos de ses « capitaines » et les intègre avec son bon sens. Son ami Ablo représente en contrepoint le « naïf », plein de convictions qu’il sera dur de dépasser (dont le dogme des 7 jours).

Le vocabulaire créole du narrateur et de son ami peut dérouter ceux qui le liront pour la première fois ; il donne une coloration vivante à l’aventure et crédibilise les personnages. Bakary a ainsi une double culture, celle des boys de Bahia et celle qu’il a appris auprès d’un vieux Lord. Il s’adresse au lecteur dans un langage métissé. J’ai regretté de laisser Bakary au terme de l’histoire sans savoir où ces voyages le mèneront, finalement seuls les savants comptent.

Un regret sur cet ouvrage : le choix de la mise en page. La différence de couleur entre dialogues et récit était une bonne idée mais la différence de police et de marge gauche est lourde à l’œil. L’appréhension globale de la page s’en trouve amoindrie. D’autre part les dessins ne sont pas tous intéressants. Plutôt que de voir les protagonistes (et la tête de Darwin ou Wallace…), on aimerait voir plus d’animaux, à l’exemple de l’illustration des Galapagos avec iguanes et tortue géants. Certaines erreurs de perspectives sont malheureuses.

C’est une lecture sympathique pour la jeunesse, mais trop monotone pour des ados. Il faudra sans doute accompagner un jeune lecteur en reprenant une réflexion d’un personnage pour lui faire éclaircir ce qu’il comprend et l’amener lui aussi à rêvasser sur cette histoire incroyable de la géologie et de l’évolution.

En fin d’ouvrage on trouve un appendice documentaire utile : biographie des deux scientifiques dont il a été question et surtout une synthèse sur l’évolution, bien utile pour le parent qui veut s’assurer de ses bases avant de lancer la discussion, ou pour un ado pour faire un exposé. Primaire ou collège.

 
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Publié par le décembre 4, 2013 dans documentaire, Roman

 

Le retour de Cherokee Brown : questionnement sur le pouvoir de l’écriture

cvt_Le-retour-de-Cherokee-Brown_3321Un livre génial et délirant à lire pour se faire plaisir. Ce livre m’a particulièrement plu avant tout par son mode de narration. Nous découvrons un roman dans le roman. En effet Claire (qui bientôt recouvrera son véritable prénom : Cherokee) découvre un livre : Alors comme ça vous avez décidé d’écrire un roman et l’achète sur une impulsion. Chaque chapitre porte en exergue les conseils de ce livre, prodigués par Agatha Dashwood. On entend derrière ce nom la référence à la plus grande écrivaine de policier anglais, Agatha Christie, et à un personnage de Jane Austen dans Raison et sentiments. Sous ce double patronage, nous avons là la figure de « l’auteure », qui donne des conseils de bon aloi. Chaque amorce nous annonce ainsi ce que nous allons découvrir dans le chapitre, Claire/Cherokee mettant un point d’honneur a respecter les consignes. Nous jubilons ainsi lorsque Claire fait des « fiches personnages », en particulier lorsqu’elle doit réviser la fiche qu’elle avait faite sur « Claire Weeks », qui est en réalité « Cherokee Brown ». Le lecteur s’amuse de voir toutes les références à la culture indienne, subite passion de Cherokee, tout à son émerveillement quant à ses origines. Ce qui est vraiment intéressant c’est que le récit à la première personne est ainsi justifié, contrairement à de nombreux romans contemporains où l’on ignore le pourquoi du « je ». Du fait de ce stratagème narratif l’histoire est écrite dans un style fluide.

L’histoire est belle, et bien que rocambolesque, on se laisse embarquer. On ne s’ennuie pas une seconde dans ce récit bien rythmé. Le « retour » est d’abord celui de Steve Brown, le père absent. Mais sa réapparition va effectivement faire revivre le personnage de Cherokee, enfouis derrière la craintive Claire. Comme son vrai nom lui parait extraordinairement romanesque, la jeune fille reprend confiance en elle. L’écriture est ici une thérapie. 

Les personnages sont tous attachants. Non seulement Cherokee, Steve (le père rockeur) et Harrison (le beau garçon mystérieux), le trio principal, mais aussi les personnages secondaires comme la mère et la professeure dépressive. Le fait qu’ils ne soient présentés que par Cherokee donne au lecteur un travail de complément à faire. Cherokee change d’opinion au cours de l’histoire et finira pas admettre que sa mère l’aime et qu’elle a deux demi-frères (ce qu’elle refuse au départ alors qu’elle vit avec eux).

Les thèmes, abordés avec délicatesse ou piment, sont émouvants, en particulier pour des adolescents : la différence (avec le handicap), le harcèlement scolaire, la sensation de ne pas être intégré dans sa propre famille, les erreurs des adultes (parents et enseignants), etc.

C’est une belle lecture dont les conseils pourraient servir de base à un atelier d’écriture, aussi bien qu’à un travail sur le thème du harcèlement. C’est surtout un plaisir : à lire !

 

 

 

 
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Publié par le décembre 1, 2013 dans Jeunesse, réaliste, Roman

 

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